Marie-Antoinette transférée à la Conciergerie

Dans la nuit du 2 aoùt 1793, quatre administrateurs de la police, avec à leur tête un dénommé Michonis, entourés des commissaires de gardes, sont venus chercher Marie-Antoinette, pour la transférer dans une nouvelle prison.  Il était une heure du matin, elle était réveillée. Un décret avait été voté par la Convention depuis seulement quelques heures. La Veuve Capet devait être écrouée à la Conciergerie pour être renvoyée devant le « Tribunal extraordinaire ». Sans dire un mot, elle se leva. Elle n’avait plus la force de réagir, et sans s’émouvoir, aidée de sa fille et de sa belle-sœur, elle prépara le paquet de ses  vêtements. Puis, en présence de ces hommes qui avaient envahi sa chambre et refusaient de la laisser seule, elle s’habilla, et à leur demande, leurs « donna ses poches ». Ils prirent tout ce qu’il y avait dedans quoique cela ne fût pas du tout important ; ils en firent un paquet et dirent qu’ils l’enverraient au Tribunal révolutionnaire. Après l’avoir fouillée, ils lui laissèrent seulement un mouchoir et un flacon  « de peur qu’elle se trouvât mal ».

On la pressa. La Reine enlaça Marie-Thérèse, l’embrassa tendrement, la serra fort contre son cœur et lui recommanda de prendre courage, d’avoir bien soin de sa santé et de celle de sa tante, de lui obéir comme une seconde mère. Elle lui renouvela les mêmes instructions que son pauvre époux et elle se jeta dans les bras de sa belle-sœur. Elle lui confia ses enfants.

Après quelques mots bas que lui dit Elisabeth, elle partit sans jeter les yeux sur elles, de peur que sa fermeté l’abandonnât. Marie-Antoinette quitta, sans se retourner, cette chambre où elle vécut durant plus de neuf mois.

Au rez-de-chaussée, les municipaux dressèrent un procès-verbal « pour se décharger de la  personne de la Veuve Capet ». Elle resta là, debout, portant son balluchon et attendant que ces messieurs terminassent leur paperasserie.

Les opérations achevées, on la poussa vers le jardin. Elle sortit, et ne pensant pas à se baisser, elle se frappa le front au dernier guichet. Michonis lui demanda si elle s’était fait du mal. « Oh ! non, répondit-elle, rien à présent ne peut plus me faire du mal ». Une horloge voisine sonna deux heures et demie quand elle descendit dans la vaste cour où attendaient trois fiacres entourés d’une vingtaine de gendarmes à cheval. Des cavaliers portaient des torches pour les éclairer. La Reine prit place dans la première voiture, avec Michonis et deux gendarmes et partit pour la Conciergerie.

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Il était trois heures du matin, quand elle arriva dans sa nouvelle prison. Il faisait très chaud cette nuit ; de son mouchoir, elle essuya, à trois reprises, la sueur qui glissait sur son front.

On la conduisit directement dans la chambre qui lui était destinée, sans passer par le greffe. On l’écrouerait dans sa cellule. Elle parcourut un long corridor noir qui donnait sur une porte de chêne massive garnie de deux énormes verrous. Une grosse clé tourna bruyamment dans une vieille serrure et l’on entra.

Sa cellule était une petite pièce voûtée du rez-de-chaussée, basse et froide, toute suintante d’humidité. Elle prenait jour par une fenêtre armée de lourds barreaux, située presque au niveau du sol de la cour des femmes. Le sol de sa chambre était carrelé de rouge en briques sur champ. Sur les murs, on apercevait encore les lambeaux d’un vieux papier bleu à fleurs de lys jaunes, rongé par le salpêtre.

L’après-midi, Madame Richard, la femme du concierge, avait fait chercher un lit de sangle, deux matelas, l’un de crin et l’autre de laine, un traversin, une couverture, un fauteuil en canne servant de garde-robe et un « bidet de basane rouge garni de sa seringle » ; le tout était neuf.

Mme Richard avait ajouté une table et deux chaises de paille. Elle l’attendait accompagnée de sa jeune et jolie servante Rosalie Lamorlière. Cette dernière lui prêta un tabouret d’étoffe sur lequel elle monta pour accrocher sa montre à un clou rouillé planté dans la muraille.

Elle commença à se déshabiller pour se mettre au lit, quand la servante s’avança timidement et offrit de l’aider.

– Je vous remercie, ma fille, lui dit-elle avec douceur, mais depuis que je n’ai plus personne, je me sers moi-même.

Il faisait jour, quand Mme Richard et Rosalie emportèrent les flambeaux.

Réveillée plus tard dans la matinée, elle croyait être en proie à un cauchemar. Pour se convaincre que c’était la réalité, il lui fallut s’interroger longtemps. « Où suis-je ? » « Est-ce que je rêve ? » Elle se trouvait, à présent, à la Conciergerie qu’elle connaissait pour être l’antichambre de l’échafaud.

Quel changement ! Au Temple, elle n’était pas seule, entourée de sa fille et de sa sœur bien-aimée.

Elle ne voyait plus son fils mais elle le ressentait tout près d’elle.

Le Temple était empreint de gravité et invitait au recueillement ; il rassemblait le souvenir pathétique et sacré de Louis XVI.

Au Temple, il y avait encore de la propreté et un peu d’air. A la Conciergerie, tout était insalubre, nauséeux, répugnant. Le lieu était imprégné de la sueur et du sang des condamnés.

Elle se leva à sept heures, ce matin-là. Elle fit sa toilette devant le petit miroir que lui avait prêté Rosalie.

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On imagine que la haine de ses bourreaux ne pouvait pas même lui laisser la seule consolation de la solitude. Dès le matin, la présence de deux hommes lui avait été imposée : celle du « gendarme national » Jean Gilbert et de son chef, le maréchal des logis François Dufresne. Un paravent séparait la pièce en deux parties afin qu’elle puisse s’habiller et s’isoler sans être vue de ses deux gardiens.

Mr Richard lui avait envoyé, dès ce matin, la femme Larivière, ancienne concierge de l’Amirauté. Elle avait près de quatre-vingt ans et lui avait fait bonne impression. Pendant trente années, elle avait été attachée à la Maison du Duc de Penthièvre pour lequel Sa Majesté avait une haute estime.

Tout ceIMG_1408Nla dut lui faire songer à sa chère Princesse de Lamballe. Elle devait lui manquer affreusement… Elle n’était pas sans savoir que c’était le peuple français qui l’avait sauvagement étripée et avait promené sa tête au bout d’une pique, dans le seul dessein de la lui montrer, sous les fenêtres du Temple…

« Votre Reine n’est plus qu’une femme comme les autres, vêtue comme une femme du peuple, traitée comme une criminelle » Marie-Antoinette.